Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est Peuples du monde. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Peuples du monde. Afficher tous les articles

jeudi 28 septembre 2017

RÉVEILLER LES LIONS - Ayelet GUNDAR-GOSHEN

Ethan Green a de quoi être comblé : une femme merveilleuse, deux enfants adorables, et un métier gratifiant, neurochirurgien à l’hôpital Soroka de Beer-Sheva, une ville du sud d’Israël en bordure du désert.
Une nuit, après avoir rendu son tablier à deux heures du matin et assuré une astreinte de dix-neuf heures à l’hôpital, au lieu de rentrer dormir chez lui, Ethan a cette envie de sensations grisantes, tester les limites de son 4x4 sur les chemins désertiques, en ressentir la puissance au son de la musique tonitruante de Janis Joplin.

Comment aurait-il pu imaginer que quelqu’un marcherait au bord de la route à cette heure ? Une situation plus qu’improbable. Se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Le choc est à peine perceptible. C’est un Erythréen. Il est agonisant, pouls faible, perte de sang et de liquide céphalo-rachidien par le nez et les oreilles. Peu de chance de pouvoir le sauver. Ethan imagine les répercussions de cet accident sur la poursuite de sa carrière. Il prend la fuite.

Comment annoncer la nouvelle à sa femme ? Être marié à une lieutenant de police doit bien servir à quelque chose. Il se tait, d’autant que sa femme a été appelée ultérieurement sur les lieux de l’accident et ne ressent que méprise vis-à-vis du fuyard. Se taire et sauver la face.

Un jour, il ouvre sa porte à une femme. Elle est grande, mince et très belle, mais Ethan ne remarque aucune de ces qualités, focalisé qu’il est sur deux autres éléments : elle est noire et, dans sa main, il y a un portefeuille qu’il connaît bien puisque c’est le sien. Elle s’appelle Sirkitt. Elle est Erythréenne. Assoum était son mari. Elle a tout vu.

Pour éviter l’opprobre, Ethan garde le silence et accepte le chantage de Sirkitt : lui faire don de ses nuits pour soigner des réfugiés dans un hangar désaffecté. Ethan ne se doute absolument pas qu’il s’apprête à mettre le pied dans un engrenage qui risque non seulement de mettre à mal sa vie de famille, mais aussi sa vie tout simplement.

Ayelet Gundar-Goshen est écrivain, scénariste et psychologue israélienne. Dans son roman Réveiller les lions, elle n’évoque pas le conflit israélo-palestinien, mais un drame que l’Europe ne semble pas être la seule à connaître, l’immigration. En Israël aussi, des milliers de clandestins venus de la corne de l’Afrique attendent des lendemains meilleurs. Le problème avec les réfugiés est qu’ils sont vus comme une menace économique, et pas vraiment en tant que personnes qui fuient pour leur survie. Tous ces réfugiés qu’Ethan va être amené à rencontrer et à soigner nous touchent profondément. Dans sa façon d’en parler, l’auteur finit par nous émouvoir, nous transmettre son empathie à leur égard et nous fait comprendre qu’il n’y a pas de différence culturelle dans la souffrance humaine. L’engagement d’Ethan Green va non seulement lui faire découvrir un univers dont il ignorait l’existence, prendre conscience du sort de ceux qu’il trouve, mais aussi, petit à petit, l’amener vers un sentiment de pardon, pour tous ces faux pas qu’il a commis et qui sont pourtant contraires à sa morale : tuer un homme, mentir à sa femme, délaisser ses enfants, négliger son travail à l’hôpital, voler des médicaments, …

Cependant, une majorité de scènes restent concentrées sur un dilemme domestique, sur la relation détériorée d’Ethan avec sa femme et son rapport émergent avec Sirkitt, l’Erythréenne.
Le portrait fait de ces deux personnages féminins est remarquable. Telles deux lionnes, elles se battent avec leurs armes et n’hésitent pas à partir en chasse, l’une le jour et l’autre la nuit, pour assurer leur survie et celle des leurs.

D’autres personnages apparaissent soudainement plus tard dans le roman, notamment un jeune garçon bédouin et un trafiquant de drogue frustré. Il s’avère que l’accident d’Ethan a intercepté accidentellement un réseau criminel responsable de violences, viols et meurtres. Ainsi, les événements du dernier tiers du livre ressemblent plus à ceux d’un thriller policier, conférant ainsi au roman un nouveau rythme plus stimulant.

La lecture de ce livre est certainement l’occasion de se questionner sur maints sujets : l’accueil des réfugiés, le déni, l’acceptation et le rachat des fautes, le pardon, la vengeance.
Combinaison intéressante entre un roman à suspense et un conte moral.

"Emigrer, c'est passer d'un endroit à un autre, avec, attaché à ta cheville comme un boulet d'acier, le lieu que tu as quitté. Voilà pourquoi il est si difficile d'émigrer: marcher à travers le monde en ayant les pieds entravés par un pays tout entier, c'est quelque chose qu'il faut être capable de supporter."

"Les gens qui ont peur ne regardent jamais droit dans les yeux. Ils craignent trop de s'attirer reproches et punitions. Les gens qui ont peur baissent les yeux, clignent des paupières, n'osent pas saisir du regard le visage d'un autre. C'est ainsi dans les camps des Bédouins. Ils gardent les yeux baissés vers la terre aride du Sinaï. Jamais ils n'arborent ce regard franc qui affirme : J'existe."


RÉVEILLER LES LIONS  -  Ayelet GUNDAR-GOSHEN
LES PRESSES DE LA CITE  -  07/09/2017 

dimanche 21 mai 2017

LA RUE - Ann PETRY


 Dans le cadre d’une opération Masse Critique de Babelio, j’ai eu la chance de recevoir un livre des Éditions Belfond, sorti dans leur collection Vintage, et par la même occasion découvrir cette excellente collection.
Créée en 2013, celle-ci a un rythme de parution lent mais régulier qui permet de construire petit à petit un catalogue qui redonne vie à des livres introuvables, qu’il s’agisse de classiques tombés dans l’oubli, de textes injustement méconnus ou de curiosités littéraires.
La Rue, de Ann Petry, en est le 26e ouvrage, et le second de la collection Vintage Noir, le versant noir de Vintage.

Dans le New York des années 40, cette rue dont nous parle Ann Petry est la 116e, dans le quartier de Harlem, une rue réservée aux nègres ou aux mulâtres, synonyme de peur, de dangers et de mauvaise influence.
Y habiter, pour Lutie, le personnage principal du roman, c’est déjà une victoire en soi. Pouvoir subvenir à ses besoins, élever son fils Bub, loin de l’influence de son père et de sa copine. Elle prend donc la seule chambre qu’elle trouve et qu’elle puisse se permettre, rêvant d’un jour où ayant un meilleur travail et ayant économisé assez d’argent, elle pourra donner à Bub une vie meilleure. Lutie est une battante. Elle ne veut pas se laisser gagner par l’atonie ou la molle résignation. Mais malgré toutes ses tentatives pour aller de l’avant dans ce monde sans vendre son âme, elle ne peut se battre contre les forces qui l’opprime.
Ann Petry décrit très bien les conditions de vie difficiles dans ce Harlem. Tout contribue à accentuer le ressentiment de noirceur et d’insécurité de la rue, personnage à part entière, que ce soit les forces naturelles et les autres protagonistes, habitants de l’immeuble et autres qu’elle va rencontrer.

« Mais le silence était plus fort même que les paroles. Il était là assis à côté d’elle. Il la suivait partout. Dans la rue, elle croirait peut-être s’en être débarrassée. Ce serait une erreur. Il marchait tout simplement plus vite qu’elle, et, en ouvrant la porte de son appartement, elle le verrait venir à sa rencontre. Insaisissable. Impalpable. Mais présent. Toujours présent. »

« Et le vent recommençait sans se lasser, jusqu’à ce que les passants soient forcés de s’arrêter et d’arracher le journal. Il s’attaquait alors à leur chapeau, les étranglait avec leur écharpe et s’engouffrait dans leurs vêtements. »

L’auteure tente aussi d’expliquer les difficultés existentielles des gens de couleur et des femmes en particulier en analysant les habitudes comportementales des Blancs vis-à-vis d’eux, des Blancs qui avaient érigé en dogme leur supériorité sur les Noirs.

« Ce devait être une réaction automatique chez les Blancs. Si une jeune femme était de race noire et suffisamment attirante, c’était de toute évidence une catin. Ou si elle n’en était pas exactement une, c’était du moins facile de coucher avec elle, il suffisait de le lui demander. D’ailleurs, les hommes blancs n’avaient même pas à se donner cette peine, la fille le leur demandait elle-même.
Cela l’irritait davantage au fur et à mesure qu’elle y pensait. Certainement, ils ne savaient rien de la grand-mère qui l’avait élevée, et qui répétait toujours avec la régularité d’une horloge :
- Lutie, baby, ne laisse pas les hommes blancs te toucher. Ils courent toujours après les femmes noires. Comme si ça les rendait malades de ne pas coucher avec elles. Ne les laisse pas porter la main sur toi. »

« Les Blancs regardaient avec mépris les Noirs qui les dépassaient en voiture. Un moment, un bref instant, en laissant le Blanc loin derrière sur la route, le Noir pouvait se sentir son égal et même son supérieur. Après avoir risqué sa vie dans les virages et escaladé les montagnes, il se sentait la force d’affronter le monde qui ne voulait pas l’adopter et qui le rabaissait systématiquement. Quand il dépassait l’auto d’un Blanc, le Noir se sentait victorieux, et le sentiment de sa victoire lui permettait de porter la tête haute pendant au moins deux jours. Et les Blancs détestaient cela, car ils avaient besoin eux aussi d’affirmer leur supériorité. »

« Partout les femmes avaient à travailler pour entretenir leur famille, car nulle part les hommes ne trouvaient de travail. Ils s’ennuyaient et sortaient. Les enfants restaient seuls, sans foyer, car personne ne pouvait en former le cœur. Oui. Partout les gens étaient trop pauvres pour faire autre chose que travailler, et leur force physique était leur seule source de revenus ; pour vivre, ils ne pouvaient compter que sur elle. C’est ce qui vieillissait prématurément les femmes. »

Dans ces conditions, la noirceur s’amplifie au fil des pages. Lutie est acculée vers un destin qu’elle n’arrive plus à contrôler.

Bien que publié en 1946, il est regrettable de constater que, septante ans plus tard, cette suprématie des Blancs sur les Noirs reste encore bien ancrée dans certaines contrées, avec des conséquences qui font l’actualité.

La Rue d’Ann Petry est une exploration magnifique et brutale des difficultés et obstacles auxquels doit faire face une jeune mère, noire et célibataire, dans le Harlem des années 40, en faisant tout son possible pour améliorer la vie de son fils.
Loin d’être joyeux, c’est plutôt un roman noir qui vaut la peine d’être lu.


Née en 1908 dans le Connecticut, Ann Petry a grandi au sein d'une famille de classe moyenne. En 1938, elle épouse George D. Petry, auteur de romans policiers, et le couple s'installe à New York, dans le quartier d'Harlem. Diplômée en pharmacologie mais passionnée par l'écriture, Ann Petry se détourne des sciences pour écrire dans divers journaux puis publie ses nouvelles dans la presse. Très impliquée dans la vie de son quartier – elle développe notamment différents programmes éducatifs –, elle est témoin des conditions de vie des habitants d'Harlem. Ses expériences l'inspirent pour l'écriture de La Rue, best-seller immédiat vendu à plus d'un million d'exemplaires, qui remporte le Houghton Mifflin Literary Fellowship Award et qui paraît en France aux éditions Charlot en 1948. Malheureusement, aucune de ses œuvres ultérieures ne renouvellera le succès de son coup de maître. Ann Petry est décédée à Old Saybrook en 1997. Largement oubliée dans l'héritage du Harlem Renaissance, Ann Petry retrouve aujourd'hui une réhabilitation littéraire dont elle a longtemps été spoliée.

Source : http://www.belfond-vintage.fr/auteurs#auteur-ann-petry

LA RUE  -  Ann PETRY
Editions BELFOND  -  Collection Vintage  -  18/05/2017

lundi 6 mars 2017

EQUATEUR - Antonin VARENNE

Si vous avez aimé Trois mille chevaux vapeur, vous allez adoré Equateur.
Le nouveau roman d’Antonin Varenne est dans la même lignée : un mélange de roman d’aventure, de western, arrosé d’alcool et de cauchemars, d’une once de psychologie et de romantisme, d’amitié virile et de paysages sauvages.
D’ailleurs, on y croise Arthur Bowman, en 1871, dans son ranch Fitzpatrick, soit quelques années après l’avoir quitté dans 3000… .
Mais rassurez-vous, les deux histoires sont bien distinctes et il n’est pas indispensable d’avoir lu la précédente pour suivre parfaitement celle-ci.
Le récit commence donc en 1871, au Nebraska, et le personnage principal est Pete Ferguson, ancien soldat, déserteur de l’armée, actuellement en fuite.

Pete est un révolté, un cowboy au grand coeur qui dégaine aussi vite que son ombre, surtout quand il s’agit de défendre l’opprimé face aux injustices, aux brimades, un courageux rempli de désespoir, un personnage terriblement humain, mais violent et colérique.
Pete décide de quitter le ranch, chassé par les rancoeurs et la haine qu’on lui voue, et de partir à l’aventure. Son but ultime est l’équateur, un endroit où les peierres ne tombent plus et où l’eau, libérée de la gravité, monte au ciel.
Tout au long de son périple il va rencontrer de multiples personnages : les chasseurs de bisons courant derrière les dernières bêtes de la prairie, les Comancheros balayés par l’avancée des pionniers de la conquête de l’ouest. Au Guatémala, il épouse le mouvement révolutionnaire, devient secrétaire d’un écrivain poète, et rencontre Maria, une indienne Xinca.

Pete s’écrit des lettres, celles qu’auraient pu lui envoyer ses proches, lui pardonnant ses actes et comprenant sa décision, une manière de se déculpabiliser, se prouver qu’il a fait le bon choix. Une manière pour l’auteur de nous faire comprendre aussi les raisons de son départ.


Une fois de plus Antonin Varenne nous fait vivre un périple jalonné de scènes fortes, nous fait prendre conscience que l’aventure d’un homme peut se transformer en conquête, et que toute conquête est liée à une extinction ou une extermination – les chasseurs de bisons, les Comancheros, les peuplades guatémaltèques, ...


Equateur, le roman d’une belle et grande aventure !

La vraie aventure, ça vous laisse pauvre, avec rien que des souvenirs et personne avec qui les partager. Le coureur, il finit seul, muet et aveugle. On est morts dans les montagnes sans que personne en sache rien, de froid ou éventrés par des grizzlis, on a épousé des Indiennes et pas un, à part quelques malins, a jamais économisé un dollar. On s'en foutait, c'était la vie qu'on voulait. Après ça, on est devenus les guides des pionniers et des compagnies. L'aventure était finie.


On a le droit à nos rêves tous autant qu'on est. Même si au bout d'un moment ils deviennent des regrets.



Après une maîtrise en  philosophie, Antonin Varenne parcourt le monde : Islande, Mexique… la Guyane et l'Alaska sont les deux derniers pays en date qu'il a découverts. Avec Fakirs (2009), il reçoit le Grand Prix Sang d'encre ainsi que le Prix Michel Lebrun, puis le  prix Quais du Polar /20 Minutes avec Le Mur, le Kabyle et  le Marin (2011). En 2014 est sorti Trois mille chevaux vapeurs chez Albin Michel, un grand roman d'aventures.


EQUATEUR  -  ANTONIN VARENNE
ALBIN MICHEL  -  03/2017

mercredi 15 février 2017

ILS ONT ABATTU LES GRANDS ARBRES - Kurt JAIS-NIELSEN

Paris, 1997. Eva se rend chez une connaissance de longue date. Un ami plus qu’intime. Un rendez-vous qu’elle a préparé de longue date, depuis que l’évidence s’était imposée. Sa rancœur est contenue. Un désespoir ordinaire remplace sa rage initiale. Mais sa décision est prise. Elle est là pour le tuer.
Au commissariat, elle est concise, retenue, précise. Elle fait sa déposition sans le moindre mensonge, avoue avoir prémédité son geste, mais affiche froideur et distance. Attitude d’une grande orgueilleuse ou d’une grande blessée ?
Le juge Sagedieu et le commandant Milnor vont sillonner les dédales du passé d’Eva à la poursuite de rares témoins. A l’issue d’une traque étonnante, ils parviennent à reconstituer son parcours, la douloureuse route de sa vie.

Contrairement à ce que le début nous laisse penser, Ils ont abattu les grands arbres est plus un roman de littérature générale qu’un roman policier, car l’objectif de Kurt Jais-Nielsen est bel et bien de nous raconter le génocide rwandais – le titre du livre en étant le message déclencheur - dans toute son horreur, tel que l’a vécu Eva, se substituant en quelque sorte à l’avocat de la défense, chargé de défendre sa cliente devant un parterre de jurés que sont les lecteurs.
Et pour comprendre le geste d’Eva, l’auteur nous raconte son enfance, sa scolarité, ses fréquentations, ses états d’âme, sa mélancolie qui s’installe progressivement jusqu’à devenir mal-être endémique, sa promesse faite à un sans-abri rwandais à Paris, sa renaissance au contact du sol africain, ses relations avec un époux dominant, ...
Kurt Jais-Nielsen, avec un style limpide, nous permet d’imaginer toute la beauté naturelle du Rwanda, le pays aux mille collines, de ressentir la révolte comme on entend sourdre l’eau qui évolue en torrent rugissant comme le bruit des machettes mêlé aux cris de terreur et d’agonie.
Eva y fait des rencontres qui vont changer le sens de sa vie. « Un sens à cette vie terrestre, enfin, un putain de sens, se dit-elle, ne pas le lâcher ! »
Et petit à petit, au fil de l’histoire, nous découvrons toute l’horreur d’une trahison qui justifie amplement son acte prémédité.
C’est un livre qui ne laisse pas indifférent, une histoire dont on ne sort pas indemne, avec des personnages marquants qu’ils soient attachants ou détestables.
Un superbe roman !

Un auteur à découvrir !

A Goma elles découvrirent la réalité d'un camp de réfugiés. D'abord, l'odeur de la mort : mélange âcre de viandes avariées, d'urine et de déjections, odeur que le soir on ramène chez soi. On se lave, on change de linge, mais l'odeur reste tapie au fond des narines, indélogeable à moins de s'amputer du nez. Et lorsqu'on n'a pas de chez-soi, pas de linges de rechange, ni aucun lieu intime où faire sa toilette, on devient soi-même un cadavre vivant qui pue.

 Ils avaient tué son mari, ses quatre fils, puis l'ont emmenée vers un gymnase où étaient parquées des centaines d'autres femmes, offertes en pâture à une bande de sauvages. "Des batteries de poules conduites à l'abattoir", avait dit Uwase. Sauf qu'ici, au Rwanda, il s'agissait d'un type nouveau de boucherie : le viol collectif pratiqué à la chaîne, chronomètre en main !


Kurt JAIS-NIELSEN, né à Copenhague, arrive, enfant, à Paris. Après un long détour par les Mathématiques et la Finance, il se consacre désormais à l’écriture tout en considérant cette première expérience comme une étape utile à l’ancrage de ses pensées dans la page blanche. Ils ont abattu les grands arbres est son second roman.

ILS ONT ABATTU LES GRANDS ARBRES  -  Kurt Jais-Nielsen
Editions TENSING  -  11/2016

mardi 3 janvier 2017

NO HOME - Yaa Gyasi



No Home est une saga qui apporte un regard incroyable et horrible sur l'histoire, le colonialisme et l'esclavage au Ghana et en Amérique, à travers 250 ans. Comment l'auteure a-t-elle réussi à créer de tels personnages, couvrir tant d'histoire, et raconter une histoire aussi complexe, mais convaincante en seulement 300 pages, je ne sais pas.

Ce livre, cependant, est peut-être la saga familiale la plus ambitieuse que j'ai jamais lue. La plupart des livres comme celui-ci couvrent trois générations. No Home en suit sept. Tout commence avec deux demi-sœurs - Effia et Esi - qui ne se connaîtront jamais. La famille de l’une connaîtra l’esclavage en Amérique, celle de l’autre restera au Ghana.

Chaque chapitre nous parle d'un nouveau personnage. D'abord Effia et Essi, puis six de leurs descendants, alors que l'histoire suit les changements culturels au Ghana et en Amérique - à travers le colonialisme, le racisme et les attitudes envers l'esclavage. Grâce aux personnages, nous vivons la vie durant les guerres tribales des années 1700, les horreurs du commerce transatlantique des esclaves, les manières dont les dirigeants proéminents du Ghana ont aidé les esclavagistes britanniques et américains, la peur créée par la Loi des Esclaves Fugitifs en Amérique et bien plus encore.

Quatorze personnages en 300 pages, c’est peut-être beaucoup pensez-vous ? Il n’en est rien. On passe de l’un à l’autre, d’une lignée à l’autre, d’un continent à l’autre, avec aisance, tant Yaa Gyasi est une conteuse hors pair. Elle prend des sujets importants comme l’esclavage et le colonialisme, les pimente avec de parfaites petites conversations et des regards sur la nature humaine. On a de l’empathie pour chaque personnage. La lecture en devient facile et captivante.

« Tous les peuples du continent noir doivent abandonner leur paganisme et se tourner vers Dieu. Soyez reconnaissants que les Britanniques sont ici pour vous montrer comment vivre une vie bonne et morale. »

Nos ancêtres ont peut-être pris part au colonialisme et sont responsables d’actes peu glorieux. Heureusement que nous avons évolué et commencé à embrasser d’autres cultures.

Comme on peut s'y attendre, il y a de quoi être dégoûté dans ce livre. Fidèle à l'histoire, il est plein de sang, de coups de fouet, de langage raciste, de supériorité britannique et d'autres scènes qui vous retournent l’estomac. Cependant, Gyasi manipule avec sensibilité son sujet, en s'assurant que la violence est une représentation honnête de l'histoire, non gratuite.


Une histoire rudimentaire et détaillée sur les effets de longue date de la colonisation de l'Afrique et de la traite négrière. Une vraie réussite !


"Les hommes blancs ont le choix. Ils peuvent choisir leur travail, choisir leur maison. Ils font des bébés noirs, puis ils s'évaporent comme s'ils n'avaient jamais été là, comme si toutes ces femmes noires avec lesquelles ils avaient couché ou qu'ils avaient violées, elles étaient tombées enceintes toutes seules. Les hommes blancs peuvent aussi décider pour les Noirs. Ils les vendaient autrefois ; maintenant ils les envoient juste en prison, comme ils ont fait avec mon papa, et les privent de leurs enfants."
 "Le dieu de l'homme blanc est comme l'homme blanc. Il pense qu'il est le seul dieu, juste comme l'homme blanc pense qu'il est le seul homme. Mais la seule raison pour quoi il est dieu au lieu de Nyame ou Chukwu ou n'importe qui, c'est parce que nous le laissons faire. Nous ne le combattons pas. Nous ne le contestons même pas. L'homme blanc nous a dit que c'était comme ça, et nous avons dit oui, mais quand l'homme blanc nous a-t-il jamais dit qu'une chose était bonne pour nous et que cette chose était vraiment bonne ? Il disent que tu es un sorcier africain, et alors ? Et alors ? Qui leur a dit ce qu'est un sorcier ?"

No Home - Yaa Gyasi
Calmann-Lévy  -  Janvier 2017

mercredi 16 novembre 2016

SI LA LUNE ÉCLAIRE NOS PAS - Nadia Hashimi

Kaboul est entre les mains des talibans. Depuis que son mari, considéré comme un ennemi du régime, a été assassiné, Fereiba est livrée à elle-même. Si elle ne veut pas connaître le même sort que son mari, elle doit fuir. Après avoir vendu le peu qu’elle possède, elle entreprend un voyage périlleux avec ses trois enfants, dans l’espoir de trouver refuge chez sa sœur, à Londres. Comme des milliers d’autres, elle traverse l’Iran, la Turquie, la Grèce, l’Italie et la France. Hélas, les routes de l’exil sont semées d’embûches : que devra-t-elle sacrifier pour de meilleurs lendemains ?

--------------------


Après son touchant et poignant livre La Perle et la Coquille, sorti en 2015, Nadia Hashimi revient au-devant de l’actualité littéraire et générale avec cet autre ouvrage Si la Lune éclaire nos Pas, récit tout aussi passionnant d’une mère qui fuit l’Afghanistan des Talibans, avec ses trois jeunes enfants, se mêlant au flot des migrants qui tentent de rejoindre une terre d’asile.
Avec une écriture méticuleuse, et sans ton larmoyant, l’auteure dresse une peinture psychologique fine et puissante des personnages, dont Fereiba, la mère qui va jouer le rôle de berger pour ses enfants, une héroïne au caractère fort et dure, inéluctablement soumise, mais évitant toute forme de passivité, et Salim, l’aîné, qui devra faire preuve de courage et de détermination pour rejoindre sa famille dont il a perdu la trace durant l’exode.

Nadia Hashimi nous plonge ainsi dans cette crise migratoire, celle de millions de gens persécutés par la guerre et la famine, dont les problèmes sont aggravés par l'attitude méfiante, voire hostile des Européens à leur égard.
Heureusement qu’au fil du chemin parcouru et des rencontres se développent de réelles expériences humaines qui rendent espoir et courage aux réfugiés pour atteindre leur but, et rendent un peu de fraîcheur et de lumière dans ce roman qui sans cela resterait bien sombre !

C'était un véritable réfugié désormais, mais un réfugié qui avait vu l'océan. Il avait entendu le bruit des vagues et humé l'air salé de la mer. Chaque étape de son voyage l'avait changé, avait modifié sa propre vision du monde de façon irréversible. Il avait traversé les eaux une fois et les traverserait encore - sans sa famille, mais riche de minuscules mutations de son être qui lui donnaient la force d'accomplir tout seul cette épreuve.

 Il n'y a pas de véritable asile. Il faut trouver du travail pour obtenir ce droit. Et comment font les gens pour trouver du travail ? dit-elle en faisant un signe en direction du parc. D'abord, il faut un permis de travail. Et pour obtenir un permis de travail, il faut faire une demande d'asile. Tu vois le problème ?

Si la lune éclaire nos pas - Nadia Hashimi
Editeur : Milady - 21/10/2016