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vendredi 7 juin 2019

SEUL AVEC LA NUIT - Christian BLANCHARD

Quatrième de couverture :

Que sommes-nous réellement prêts à faire pour sauver nos proches ? 
Cette question, Éric de la Boissière se la pose tous les jours. Sa fille, Élodie, est atteinte d'une grave maladie rénale. Du fait de son groupe sanguin, ses chances de recevoir une greffe sont quasi nulles. Mais avec beaucoup d'argent... Élodie doit pouvoir être soignée, pense Éric. Dirigeant d'un établissement financier, il a entendu parler de réseaux parallèles permettant d'obtenir un organe sain de donneurs volontaires. 

Que sommes-nous prêts à sacrifier pour sauver nos proches ? 
Cette question, Gilles Patrick ne se l'était jamais posée. Mais depuis quelques semaines, ce grand chirurgien ne dort plus. Tandis qu'un revolver est braqué sur la tempe de son épouse et de sa fille, un groupe d'hommes le contraint à pratiquer de lourdes opérations sur de jeunes patients pourtant en pleine santé. 

Les circonstances ont beau être différentes, la raison qui a fait basculer ces deux hommes dans un autre monde est la même. Et si la volonté de sauver un proche n'était pas une raison suffisante ? D'une noirceur abyssale, le nouveau roman de Christian Blanchard explore les âmes compromises et pousse ses personnages, comme le lecteur, dans leurs pires retranchements.  


Qu’en penser ?

Dans son troisième roman paru chez Belfond, Christian Blanchard, comme à son habitude, nous plonge à nouveau dans les tréfonds de l’âme humaine.
Que sommes-nous prêts à faire ou à sacrifier pour sauver nos proches ?
D’entrée de jeu, l’auteur plonge le lecteur au coeur de l’action.
Cette question, c’est d’abord un chirurgien renommé qui se la pose quand sa famille est prise en otage afin de le contraindre à pratiquer des prélèvements d’organes sur de jeunes patients en bonne santé.
Cette question, les époux La Boissière se la posent tous les jours, ou devrais-je dire ne veulent pas se la poser. Leur fille Élodie est atteinte d’une grave maladie rénale. Elle a un besoin urgent d’une greffe rénale, mais il est très difficile de trouver via le circuit normal un donneur compatible. Alors l’argent mis sur la table évite de se poser des questions et résout le problème des états d’âme.

Et puis, il y a Némo, un vieil homme , alcoolique et fumeur invétéré, dont la vie s’est écroulée avec le suicide de sa fille Mélanie à 14 ans. Un jour, il sauve une jeune fille prête à se suicider, et la recueille chez lui. Il la prénomme Muette puisqu’elle ne dit rien. Sur son corps, il observe une longue cicatrice. A défaut d’avoir pu sauver sa fille, qu’est-il encore prêt et capable de faire pour sauver celle-ci ?

Et que dire aussi de ces enfants – Aïcha, Diarra, Sayid, … - victimes d’un monstrueux trafic ? L’auteur nous parle d’une exploitation honteuse des plus démunis. Ces enfants ont vécu des drames et des tortures qui les ont fait cruellement basculer de l’enfance à l’enfer.
Le plus dur est de savoir que ces enfants sont des milliers à travers le monde, des enfants qui n’ont pas demandé à venir au monde, et qui cherchent juste à vivre.
Comme si leur misère ne suffisait pas, comme si leur courage, leur ténacité ne pouvait pas être récompensé, il faut encore qu’ils soient exploités par des bourreaux sans âme.

Christian Blanchard nous parle de ces personnages, tous criant de vérité, qui vont se croiser pour le meilleur et pour le pire. Nous nous y attachons, nous souffrons à leur côté, nous les suivons entre espoirs déçus, rêves et désillusions. Ils vont nous tordre les tripes. Leurs destins brisés nous pinceront le coeur et nous laisseront un goût amer en bouche.

Un roman bien noir, qui nous bouscule, nous dérange, nous questionne.
Une plongée saisissante de plus dans la noirceur de l’âme humaine.




SEUL AVEC LA NUIT  -  Christian BLANCHARD

BELFOND  -  16/05/2019

dimanche 28 octobre 2018

LA VRAIE VIE - Adeline DIEUDONNÉ


Quatrième de couverture :

Le Démo est un lotissement comme les autres. Ou presque. Les pavillons s alignent comme  des pierres tombales. Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et  celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère, est transparente,  amibe craintive, soumise à ses humeurs. 
Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l arrivée du marchand de glace. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant. 

Mon avis :

Parmi les romans de la rentrée littéraire 2018, il y a ce livre d’ Adeline Dieudonné dont on parle beaucoup et qui m’a vraiment enthousiasmé.
Grosso modo, cela raconte l’histoire d’une petite fille, de l’enfance à l’adolescence, dans un univers familial sombre, où le père est comme un ogre, comme dans les contes, et dont il est difficile de sortir indemne.

A dix ans, pour rendre le sourire à son jeune frère , sourire perdu lors d’une tragédie, et entendre à nouveau son rire qui lui plaît tant, cette jeune fille va imaginer et tout faire pour remonter le temps, et pouvoir ainsi intervenir sur le cours des événements.
Sauf que la vraie vie n’est pas un conte de fées, surtout quand on habite un pavillon rempli d’animaux empaillés, avec un père qui frappe sa femme et qui terrorise ses enfants.

Le récit d’Adeline Dieudonné dégage une incroyable énergie qui transforme la noirceur du propos en véritable coup de poing, et notre jeune héroïne en guerrière, une guerrière stupéfiante de candeur et d’innocence, tout en ayant une force et une volonté farouche pour finaliser ses plans.
Sous une apparence loufoque et cocasse, il est pourtant bien question ici de violence et de maltraitance.

Un livre magnifique et bouleversant qu’on est pas près d’oublier.



Adeline Dieudonné est une femme de lettres belge, née en 1982.
Sa première nouvelle, "Amarula", parue dans le recueil "Pousse-café" en 2017, remporte le Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles. 
La même année, elle écrit et interprète le seul en scène "Bonobo Moussaka". Elle a publié aux éditions Lamiroy un opuscule, "Seule dans le noir" (2017).
En 2018, elle publie un premier roman remarqué, "La vraie vie", qui remporte le Prix Première Plume 2018 et le Prix Fnac 2018.
Elle habite Bruxelles.

site officiel : http://www.adelinedieudonne.com/


LA VRAIE VIE  -  Adeline DIEUDONNÉ 

EDITIONS L'ICONOCLASTE  -  29/08/2018

samedi 22 septembre 2018

LES LOUPS À LEUR PORTE - Jérémy FEL


Quatrième de couverture :

Une maison qui brûle à l'horizon ; un homme, Duane, qui se met en danger pour venir en aide à un petit garçon qu'il connaît à peine ; une femme, Mary Beth, serveuse dans un« diner» perdu en plein milieu de l'Indiana, forcée de faire à nouveau face à un passé qu'elle avait tenté de fuir ; et un couple, Paul et Martha, pourtant sans histoires, qui laisseront un soir de tempête, entrer chez eux un mal bien plus dévastateur. Qu'est-ce ce qui unit tous ces personnages ? Quel secret inavoué les lie ? Jérémy Fel nous livre ici un grand puzzle feuilletonesque à l'atmosphère énigmatique et troublante entre «Twin Peaks», Stephen King et Joyce Carol Oates. Un premier roman magistral qui mène, de rebondissement en rebondissement, à explorer le mal sous toutes ses facettes.

Mon avis :

Il a fallu que soit publié le second roman de Jérémy Fel pour que je me décide enfin à lire son premier Les loups à leur porte. Pourquoi ne me suis-je pas décidé plus tôt ?

D’emblée j’ai eu l’impression de me plonger dans un roman noir américain, genre que j’affectionne particulièrement. Par contre, dans un deuxième temps, alors que j’abordais le second chapitre, j’ai eu le sentiment de lire un recueil de nouvelles, ce qui m’a un peu refroidi, préférant rentrer dans une histoire unique avec des personnages auxquels on peut s’attacher. Malgré cela, marqué par cette première histoire, par l’ambiance poisseuse et glauque à souhait, j’ai continué ma lecture, annotant quelques noms et quelques mots clés au fil des histoires, me doutant bien qu’il y aurait un lien entre tout cela.


Jérémy Fel joue avec son lecteur. Il nous fait passer d’un endroit à l’autre, d’un continent à l’autre, d’un personnage à l’autre. Et ce n’est pas nécessairement celui qui semblait être le personnage central du récit, mais un autre qu’on y a croisé, qu’on va retrouver ultérieurement. J’admire les gens qui ont cette mémoire des personnages et qui arrivent à se retrouver facilement dans un roman choral. Ce n’est pas vraiment mon cas. Mes annotations n’ont pas toujours suffi. C’est alors que j’apprécie la fonction recherche de ma liseuse, qui me permet de resituer facilement l’endroit où un tel est apparu.

Les loups à leur porte est un roman très sombre, un ensemble d’histoires qui se rejoignent en un motif unique et d’où s’échappe un même cri : celui de la peur, de la douleur et du danger, celui des loups dont le hurlement glace le sang. L’auteur décrit des scènes où les protagonistes se retrouvent face à des sociopathes violents et cruels, qui excitent les peurs profondes, les terreurs d’enfance et les angoisses viscérales.
Le moindre rayon de soleil est rapidement éclipsé par un autre drame, à tel point qu’on s’attend à une fin apocalyptique. La vengeance exercée par certains personnages est d’une précision mécanique et machiavélique. C’est une forme particulière de justice où il s’agit moins de réparer les torts que de frapper plus fort que son adversaire.

Belle réussite pour un premier roman. J’espère trouver autant de plaisir dans la lecture du second roman de Jérémy Fel.


Jérémy Fel fut libraire pendant quelques temps, spécialisé dans les littératures de l’imaginaire, avant de décider de se consacrer à l’écriture. 
C'est après ses études de lettres et de philosophie au Havre, puis quelques scénarios de courts métrages, qu'il s’est orienté vers l’écriture de nouvelles.


LES LOUPS À LEUR PORTE  -  Jérémy FEL

Editions PAYOT & RIVAGES : 2015
RIVAGES poche : 10/2016


dimanche 27 mai 2018

COLLUSION - Stuart NEVILLE


Retour dans la bibliographie de Stuart Neville, un auteur d’origine irlandaise que j’ai découvert avec Silver Water, écrit sous le pseudonyme de Haylen Beck, et avec Les Fantômes de Belfast, premier roman de la série Jack Lennon, publié en 2009.

Collusion, second ouvrage de l’auteur, publié en 2010 et en français en 2012, est aussi le deuxième tome de la série Jack Lennon et constitue vraiment une suite. L’histoire se déroule trois mois plus tard en reprenant les mêmes personnages. Il apparaît donc absolument nécessaire d’avoir lu son premier roman Les Fantômes de Belfast pour aborder celui-ci.

Après avoir enfin calmé les voix obsédantes de ses victimes, en tuant les commanditaires des assassinats qu’il a commis, Gerry Fegan, un tueur dérangé de l’IRA, fuit l’Irlande, non sans promettre à Marie et à sa fille de six ans Ellen une protection indéfectible. (Les fantômes de Belfast)
Mais Fegan, qui a fui à New York, a commis une erreur fatale en épargnant la vie de Bull O’Kane, un criminel impitoyable qui ne recule devant rien pour se venger. Il veut la mort de Fegan et des quelques témoins qui ont survécu à la fusillade sanglante et à son humiliation dans sa ferme frontalière.
Pour ce travail, Bull O’Kane choisit un tueur sans état d’âme, nommé Le voyageur. En capturant Marie et Ellen, il compte bien attirer Fegan dans un piège qui lui sera fatal.
De son côté, l’inspecteur Jack Lennon cherche aussi à les retrouver pour pouvoir enfin jouer son rôle de père auprès d’Ellen qui est sa fille.
Bull, devenu invalide, garde des amis corrompus en haut lieu. Par leur intermédiaire, Lennon se voit ordonner d’abandonner toute enquête sur le voyageur et son entreprise meurtrière. Bravant les intimidations de ses supérieurs, Lennon ne compte pas abandonner. Quant à Fegan, il se rend compte qu’il devra retourner à Belfast s’il veut protéger Marie et sa fille. Cette décision conduit ces quatre hommes vers une collision inévitable et un dénouement violent et tragique.



Dans ce second tome, l’auteur a repris les personnages survivants du premier, mais a surtout mis en scène Jack Lennon, qui tenait plutôt un second rôle, et le voyageur, absent du premier opus.

On fait donc plus ample connaissance avec ce policier, père de la petite Ellen, qu’il a refusé de reconnaître du fait que sa mère était protestante. Bourré de remords, il va donc tout faire pour les retrouver et les protéger. C’est à travers lui que s’articule la majeure partie du roman.

Pour supplanter Gerry Fegan, à la fois héros et tueur malade dans sa tête, il lui fallait un alter ego encore plus abominable. Le voyageur est le personnage central du livre, un sociopathe de la pire espèce, qui n’a aucune considération pour la vie humaine, ni pour la sienne puisque même blessé il préfère poursuivre ses proies plutôt que de se faire soigner. Son inhumanité terrifiante justifie amplement le classement du livre dans la catégorie thriller et roman noir.

Ellen, la petite fille de six ans, apporte un peu de fraîcheur dans cette histoire bien sombre. Ses rêves prémonitoires qui la hantent régulièrement donnent aussi un côté fantastique au récit.

L’équilibre entre thriller, roman noir, et fantastique est assez intéressant et contribue à faire de Collusion un roman bien ficelé que j’ai eu du mal à lâcher.
J’ai donc beaucoup apprécié ce livre, et j’aborderai prochainement avec beaucoup de plaisir la suite des aventures de Jack Lennon, avec le troisième livre de Stuart Neville, Les âmes volées.



Stuart Neville est un écrivain britannique (Irlande du Nord) né à Armagh en 1972.
Il étudie la musique à l'université, puis devient professeur de guitare, vendeur d’instruments de musique et webdesigner avant de devenir auteur de polars.

COLLUSION  -  Stuart NEVILLE
Editions RIVAGES 2012
Format poche RIVAGES/NOIR 2015


samedi 5 mai 2018

LES FANTÔMES DE BELFAST - Stuart NEVILLE


Après avoir lu Silver Water de Haylen Beck, un excellent thriller – que je vous recommande - publié chez Harper Collins en mars de cette année, j’ai eu envie de découvrir un peu mieux cet auteur irlandais, dont le véritable nom est Stuart Neville.

Publié en 2009 en version originale et en 2011 en français, Les fantômes de Belfast nous emmène dans les rues de Belfast quelques mois après la fin de la guerre civile qui mina l’Irlande du Nord trente années durant. La trame de fond n’était pas simple, une guerre civile que l’on a suivie de loin ( de très loin, même, sans vraiment tout comprendre des tenants et aboutissants ), mais Stuart Neville nous rend les choses merveilleusement simples. Le héros ( si l’on peut qualifier ainsi un ex-tueur de l’IRA, qui se chargeait des sales besognes et qui avait pas mal de sang sur les mains !), le héros, donc, Gerry Fegan, à peine sorti de prison, est désoeuvré. La paix étant enfin établie, Gerry Fegan — Gerry pour les intimes — figure de proue des catholiques, admiré et — surtout ? — craint de tous, passe ses soirées à picoler dans un pub. Son obsession ? Les visions qui ne le lâchent pas, ses victimes, véritables spectres que lui seul aperçoit et qui ne cessent de le fixer, sauf après une certaine quantité d’alcool.
« Vengeance » lui hurlent – ils à tue-tête. Le boucher et la femme avec son bébé, fauchés par un attentat, les trois militaires et les deux soldats des forces intérieures, tous massacrés, et les quatre civils, qui s’étaient trouvés au mauvais endroit, au mauvais moment. « Vengeance » lui réclament – ils, mimant du geste le mouvement d’un pistolet. Vengeance, finit – il par se persuader. Vengeance qui, seule, pourra mettre fin à ses cauchemars. Trouver les responsables et les punir pour leurs actes, c’est ce qui va animer Gerry Fegan tout au long de ce roman habilement ficelé, un roman où l’amour n’a guère de place, à l’exception de cette femme, Marie McKenna, et de sa fille, Ellen, qui vont croiser sa route de manière inattendue.



Les Fantômes de Belfast est un roman violent et sanglant où la violence et l’effusion de sang servent réellement un but, plutôt que de simplement essayer de choquer le lecteur. C’est une histoire de vengeance, un thriller politique et un récit de rédemption.
Nous observons ce monde principalement à travers les yeux de Fegan et plus tard à travers ceux de Campbell, un ancien soldat britannique devenu infiltré, qui sont tous deux aussi redondants dans ce monde post-conflit. « S’il y a la paix, si c’est vraiment la fin, alors à quoi allons-nous servir ? ». Comme dit l’auteur : « Après quatre-vingts ans, ce petit pays avait enfin un avenir. Mais Campbell non ».

A l’exception de Fegan, pour lequel nous avons plutôt tendance à éprouver de la sympathie, les portraits des chefs de l’IRA et de ses soldats par l’auteur sont clairs et impitoyables, tandis que les officiels britanniques sont plutôt caricaturaux.
La morale du livre, exprimée par la mère d’un garçon assassiné, est que tôt ou tard, tout le monde paie, même quand la paix est déclarée et même quand les assassins deviennent des politiciens.

Bien qu’il soit en quête de rédemption, Fegan reconnaît qu’il n’a jamais imaginé un autre travail que tuer, mais se considère plus comme un ouvrier qualifié que comme un artisan qualifié. Aussi, pour lui, sa rédemption doit passer par l’élimination des commanditaires. Dans ses descriptions Neville dépeint dans des détails répugnants des scènes de torture et de meurtre infligées par les responsables et leurs acolytes, alors que Fegan agit d’une manière plus directe, plus propre, plus humaine. Qui dit repentir, dit meurtre différent ?

Les fantômes de Belfast, premier roman de Stuart Neville en 2009, est original, captivant et plein de suspense. De quoi me donner l’envie de poursuivre mon immersion irlandaise via sa bibliographie.



LES FANTÔMES DE BELFAST  -  Stuart NEVILLE
RIVAGES/NOIR (format poche)  -  2/10/2013

mardi 13 mars 2018

JUSTE APRÈS LA VAGUE - Sandrine COLLETTE


Sandrine Collette a cette capacité de sublimer la nature, de l’utiliser comme un personnage à part entière, de la présenter dans ce qu’elle a de plus beau, mais aussi de plus terrifiant. Avec un peu de recul, je m’aperçois que ses romans les plus aboutis, les mieux réussis, sont ceux où la nature à elle seule occupe une place considérable et constitue déjà une source d’effroi, que ce soient les vents glacés de la steppe de Patagonie (Il reste la poussière), la forêt noire et dense (Des nœuds d’acier), la montagne aride et glacée (Six fourmis blanches), ou encore dans son dernier roman (Juste après la vague), cette mer qui peut-être d’huile ou déchaînée, où l’homme souffre sous un soleil de plomb ou face à la violence des éléments.

L’effondrement d’un volcan dans l’océan déclenche un tsunami époustouflant. Une vague immense recouvre tout. Une famille se retrouve isolée sur sa colline devenue petite île. Ils s’organisent, attendent la décrue. Mais voilà, l’eau continue de monter. Il faut partir. Sur la barque que le père a réparée, il n’y a pas de place pour tous, les neuf enfants et les deux parents. Alors il faut choisir. C’est dur, mais ils reviendront les chercher ensuite. Si bien qu’un matin trois enfants se réveillent seuls, abandonnés. Ils vont devoir se débrouiller en attendant le retour des parents, ils ont promis. Mais le temps passe et l’eau monte encore. Pour le reste de la famille, entassés sur une barque, commence un long et périlleux voyage vers les hautes terres épargnées par la mer.



Juste après la vague est un roman dont la catastrophe sonne comme une menace proche et qui met en scène, sans pathos, l’horreur des choix imposés par des situations extrêmes pour la survie, l’abandon mais aussi la force de la fraternité et de l’amour familial. 


Le suspense y est prenant. On est tendu, crispé, même en apnée devant les difficultés que rencontrent cette famille, comme on le serait devant un film catastrophe. Sandrine Collette sait jouer avec nos peurs reptiliennes, celles qui ne peuvent surgir que face à des événements trop gros pour être analysés par notre propre cerveau. Et quand la nature se calme, qu’une décision difficile doit être prise pour sauver la peau d’une majorité, qu’il est temps de faire un choix impossible, on se retrouve alors avec un coeur brisé, en empathie totale avec les personnages.
Pourtant, c’est bien d’amour dont nous parle Sandrine Collette, l’amour des parents pour leurs enfants, celui des enfants pour leurs parents. C’est un livre sur le choix, un choix qui te pousse sur un chemin que tu ne voulais pas emprunter, un livre sur le sacrifice, tellement inhumain qu’il ne faut surtout pas regarder en arrière, un livre sur la survie, une survie quasi impossible mais imposée car on n’est pas maître de son destin.

L’auteur n’épargne ni ses personnages, ni ses lecteurs. Sueurs froides assurées. 




JUSTE APRÈS LA VAGUE  -  Sandrine COLLETTE
Editions DENOEL  -  18/01/2018  -  Collection SUEURS FROIDES

dimanche 10 décembre 2017

RIEN NE SE PERD - Cloé MEHDI

 A onze ans, Mattia a déjà connu bien des désagréments dans la vie. Après la mort de son père, un schizophrène qui s’est finalement suicidé au sein de l’hôpital psychiatrique où il était hospitalisé, et l’abandon par sa mère qui baisse les bras et se reconnaît incapable de l’élever, il est placé sous la tutelle de Zé, un jeune homme plutôt marginal, qui vit avec sa compagne, Gabrielle, elle-même marquée par la vie au point de vouloir se suicider. Comme scénario il y a mieux pour avoir une jeunesse dorée.

Et de jeunesse dorée, on en est loin dans ce roman de Cloé Mehdi qui se passe dans un quartier déshérité d’une banlieue pourrie. L’auteur peint une fresque sociale qui colle très bien à une réalité facile à imaginer, tant elle nous fait penser à des événements qui se sont déjà produits dans le passé, voire des faits de violence quotidienne. Dans cette cité, un tag réapparaît, en mémoire de Saïd, tué par la police quinze ans plus tôt. Aujourd’hui encore, ses amis réclament justice.

"Je connais son visage pour l’avoir si souvent vu tagué sur les murs de ma ville, des Verrières aux belles rues de La Solaire, accompagné de mots qui ne suffisaient pas – ne suffisent jamais – à dire toute la colère, la haine et l’injustice de sa mort, des mots qui appelaient à la vengeance et à ne pas oublier ni pardonner."

Les personnages sont criant de vérité, à commencer par Mattia, ce gosse malmené par la vie, qui en connaît les vicissitudes depuis son plus jeune âge, un enfant avec un énorme manque d’amour, retranché derrière sa muraille protectrice et préférant le mutisme à l’échange social.

"Un jour ma mère m’a dit qu’il fallait s’attacher à personne parce que tout le monde finit par t’abandonner. C’est à ça que ça devrait servir, les parents, te préparer à la dégueulasserie du monde."

Zéphyr Palaisot, alias Zé, est son tuteur. Durant son adolescence, il fut le témoin d’un accident lourd de conséquences et s’enferma dans un carcan. La seule fois où il a voulu s’en extraire lui a valu plusieurs mois d’hôpital psychiatrique. Zé, c’est la révolte par les pages, par l’encre et par les mots, Ses héros sont écrivains : Lamartine, Baudelaire, Camus, … Zé, c’est le gars qui essaie juste de faire au mieux, pour lui, pour ceux qu’il aime, pour survivre.
Gabrielle est la compagne de Zé qu’il a rencontrée lors d’une tentative de suicide ratée. Gabrielle, psychologiquement instable, sujette aux idées suicidaires, semble vivre dans un désespoir effroyablement calme.
Gina, la sœur de Mattia, est comme lui une enfant du mutisme, rompue à l’art d’analyser les différents silences. Ses disparitions éperdues, permanentes sont une manière de fuir les difficultés. Elle reste le seul lien familial qui compte encore pour Mattia, lui apportant durant leurs trop courtes retrouvailles un peu de rêve et d’innocence, un peu de ce lien familial dont il a toujours manqué.

Et puis, il y a ces deux types, plutôt sales gueules, qui observent les allées et venues du gamin dès qu’il met le nez dehors. Alors puisque personne ne dit à Mattia ce qui se passe vraiment, eh bien il le découvrira tout seul. Car il a beau n’avoir que onze ans, sa psy est formelle : côté maturité, il vaut largement un adulte !

A 24 ans, Cloé Mehdi publie un sublime roman noir où il est question de luttes et d’inégalités sociales. Son style direct et son écriture parfaitement maîtrisée au service de personnages magnifiques justifient aussi les nombreux prix qui lui ont été attribués.

"C’est ainsi que les choses fonctionnent, Mattia. La justice aux juges. La violence aux flics. La santé aux médecins. Les fous aux asiles, et ne t’avise pas de t’attribuer une place qui n’est pas la tienne."

"L’erreur est humaine n’est-ce pas, elle l’est si tu es un flic, elle ne l’est pas si tu es un délinquant."

Un sublime roman noir qui ne laisse pas indifférent !


TROPHÉE 813 DU MEILLEUR ROMAN FRANCOPHONE 2017
PRIX MILLE ET UNE FEUILLES NOIRES 2017
PRIX BLUES & POLAR 2017
PRIX MYSTÈRE DE LA CRITIQUE 2017
PRIX ÉTUDIANT DU POLAR 2016
PRIX DORA SUAREZ 2017 

RIEN NE SE PERD  -  Cloé MEHDI
JIGAL POLAR  -  05/2016
POCHE  -  02/2017

vendredi 6 octobre 2017

PAR LE VENT PLEURÉ - Ron RASH

 Une berge qui se désagrège sous la pression du courant. Des filaments de bâche qui se déroulent et laissent se rassembler des fragments d’os dans un remou.
La disparition de Ligeia et les événements qui l’entouraient n’ont jamais été résolus pour Eugène. Il est même étonné de revoir après autant de temps son visage à la une du journal local.
Eugène avait 16 ans en 1969. Bill, son frère, quatre ans de plus. Ils avaient l’habitude d’aller pêcher, cet été-là, à Panther Creek . C’est là qu’ils ont vu Ligeia, nageant nue dans la rivière . Ils tombèrent sous son charme et furent attirés dans cet été aventureux de l’amour et de l’expérimentation libres.
Une quarantaine d’années plus tard, sa résurrection fat ressurgir les ombres du passé et les questions les plus inquiétantes autour de ce qui s’est réellement passé.

Ron Rash a toujours montré son intérêt pour les conflits familiaux.
Quand Eugène et Bill étaient petits, à la mort accidentelle de leur père, ils partent avec leur mère s’installer chez son beau-père, un médecin généraliste renommé ayant d’énormes besoins de contrôle et d’obéissance sur sa famille et ses patients, tant il connaissait les secrets de chacun.
Eugène est à présent un écrivain raté de 62 ans, un alcoolique invétéré, divorcé et éloigné de sa seule fille. Bill, le frère aîné, a longtemps été un chirurgien renommé, un homme bon, compatissant et généreux.
Pourquoi une telle différence entre les deux frères ? Pourquoi l’un suit-il un tel chemin, et l’autre un autre parcours ?
Peut-être Eugène manquait-il de pragmatisme ? Peut-être a-t-il goûté trop tôt et trop intensément au fruit défendu, l’alcool , envoûté par le démon qui apparaît sous les traits d’une sirène ?

Une fois de plus, Ron Rash a écrit un livre marquant, envoûtant. J’ai beaucoup aimé les allers et retours entre le passé et le présent, la façon dont l’auteur nous parle de la rivalité entre frères à l’adolescence, de l’emprise de la femme sur l’homme, du pouvoir de l’argent . C’est aussi une réflexion sur l’éducation, le poids des traditions familiales, la manière dont on peut s’en échapper ou s’y enfermer en croyant dominer sa peur . La fin ne donne peut-être pas de réponses précises aux questions que l’on se pose, justifiant certaines critiques d’autres lecteurs, mais cela fait partie de la force de l’histoire. Toute décision a ses conséquences. Le personnage d’Eugène est probablement celui qui suscite le plus d’empathie, et on aurait souhaité une vie plus heureuse pour lui. Sa vie a été marquée par ses décisions prises en 1969, et son côté tragique le reste jusqu’au bout. La révélation finale m’a vraiment donné des frissons.


Un roman noir saisissant, mais incroyablement triste !


Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Une terre d’ombre (Seuil, 2014) a reçu le Grand Prix de Littérature policière. Ron Rash vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University.
(Source : Seuil.com)

PAR LE VENT PLEURÉ  -  Ron RASH
Editions du SEUIL  -  17/08/2017